✧ Les Arméniens à Avignon ✧
L'histoire arménienne à Avignon n'a pas commencé avec Jean Althen (Hovhannès Althounian, 1704). Elle est attestée dès le début du XIVe siècle, dans le contexte de l'installation de la papauté dans la cité.
Des évêques, religieux, diplomates, intellectuels et nobles du royaume arménien de Cilicie fréquentent la cour pontificale d'Avignon. Certains y séjournent plusieurs années et participent directement aux relations diplomatiques et aux débats théologiques entre l'Église arménienne et la papauté.
Une présence arménienne documentée dès 1322Aux origines : les reines arméniennes de Jérusalem
- Dès le XIIe siècle, deux rois de Jérusalem épousent des princesses arméniennes, et leur descendante Mélisende devient l'une des souveraines les plus puissantes de l'Orient latin. Ces reines sont les précurseurs des ambassadeurs arméniens que l'on retrouvera plus tard à Avignon. Découvrir Les reines arméniennes de Jérusalem →
Avignon, capitale européenne et orientale
Lorsque la papauté s'installe à Avignon en 1309, la ville change complètement de dimension. Elle devient un centre international où se rencontrent Français, Italiens, Ibériques, Savoyards, Orientaux et représentants de nombreux royaumes.
Les historiens parlent du cosmopolitisme de l'Avignon pontifical. C'est dans ce contexte qu'apparaissent les premiers témoignages précis concernant les Arméniens.
Un carrefour international
1322-1323 : l'évêque Thaddée d'Arménie
C'est actuellement le personnage arménien le mieux documenté. Les archives pontificales attestent en 1322-1323 la présence à Avignon de deux évêques de Caffa, en Crimée : Jérôme et Thaddée.
Thaddée est parfois explicitement désigné comme « episcopus Caphensis de Armenia » (évêque de Caffa, d'Arménie).
30 florins de la Chambre apostolique
1326 : Thaddée revient comme envoyé royal
Thaddée quitte probablement Avignon vers 1324, séjourne en Cilicie et revient à Avignon en 1326, cette fois comme envoyé du roi d'Arménie.
Une source contemporaine, Marino Sanudo, mentionne explicitement : « frater Taddeus et socii sui, vestri nunci » — c'est-à-dire « frère Thaddée et ses compagnons, vos envoyés ».
Il est encore attesté à la cour pontificale en 1327 et 1328.
Une présence sur plusieurs années
Un détail extraordinaire : Thaddée était réellement arménien
La documentation de la Chambre apostolique de 1327 le désigne comme : « episcopo Caffensi, de Ermenia » — « évêque de Caffa, d'Arménie ».
L'étude historique de Raymond-Joseph Loenertz considère que cette mention permet d'identifier Thaddée comme originaire de Petite-Arménie, c'est-à-dire de Cilicie.
Un ecclésiastique originaire du royaume arménien
1338-1341 : Nersès Palienc' et les intellectuels arméniens
Un prêtre arménien qui arrive à Avignon en 1338 après avoir eu des difficultés avec le catholicos arménien Jacques II. Il devient une source majeure d'information pour la Curie sur l'Église arménienne.
À ses côtés : Daniël de Tabriz, Simeon Bēg et Yohan K'înec'i — des intellectuels arméniens liés aux discussions sur l'union des Églises.
Une concentration exceptionnelle
1341 : le débat théologique arméno-romain
Un document appelé Fides Armenorum (la foi des arméniens) est élaboré autour de cette période. Il contient notamment une liste de 117 erreurs ou désaccords attribués à l'Église arménienne.
Mais en 1341, Daniël de Tabriz intervient pour défendre l'Église arménienne. Cela montre que les Arméniens présents à Avignon ne sont pas de simples spectateurs : ils participent directement aux débats intellectuels de la cour pontificale.
Acteurs du débat, pas spectateurs
1363 : encore un évêque arménien à Avignon
Un religieux appelé Dominique de Manazkert, Manasguerd, probablement Arménien et membre des Frères Uniteurs, vient à Avignon en 1363. Il y reste plusieurs mois, d'avril à octobre 1363.
Il demande au pape un soutien pour les missions en Grande-Arménie. Le pape le nomme ensuite évêque de Manazkert et l'autorise à emmener avec lui vingt frères prêcheurs pour les missions arméniennes.
Avignon, base de recrutement missionnaire
1374-1378 : une délégation arménienne reste quatre ans à Avignon
Et voici peut-être l'élément le plus spectaculaire de toute cette recherche. Dans les années 1370, une délégation de religieux arméniens est présente à la Curie pendant quatre années, de janvier 1374 à janvier 1378.
Certains arrivent tandis que d'autres repartent, mais la délégation demeure représentée à Avignon durant toute cette période.
Une relation durable, pas épisodique
1380 : encore un Arménien à Avignon
Une liste ancienne des relations entre Arméniens et Occident mentionne : 1380 — Schahan, comte de Gorigos — Avignon et France.
Le comte Schahan de Gorigos appartient à la noblesse du royaume arménien de Cilicie. Il est donc encore possible de documenter une présence arménienne à Avignon à la fin du XIVe siècle.
La fin du XIVe siècleChronologie 1322-1380
Les grandes étapes de la présence arménienne à Avignon
| Année | Personnage | Présence / rôle |
|---|---|---|
| 1321-1323 | Enseignants arméniens | Enseignement de la langue arménienne, rémunéré |
| 1322 | Thaddée | Évêque de Caffa, originaire d'Arménie |
| 1322-23 | Jérôme | Évêque de Caffa, présent à Avignon |
| 1323 | Thaddée | Présent auprès de la Curie |
| 1326 | Thaddée | Revient comme envoyé du roi d'Arménie |
| 1327-28 | Thaddée | Présent à nouveau à la cour pontificale |
| v. 1325 | Hayton de Corigos | Reçu par Clément V |
| 1338-41 | Nersès Palienc' | Prêtre arménien, acteur des débats théologiques |
| 1338-41 | Simeon Bēg | Religieux / intellectuel arménien |
| 1338-41 | Yohan K'înec'i | Religieux arménien |
| 1341 | Daniël de Tabriz | Envoyé arménien, défenseur de l'Église arménienne |
| 1363 | Dominique de Manazkert | Religieux arménien, futur évêque |
| 1374-78 | Frères arméniens | Délégation présente durablement à Avignon |
| 1380 | Schahan de Gorigos | Noble arménien à Avignon et en France |
Sources et références
- Chambre apostolique, comptes de 1322 et 1327 (Archives vaticanes)
- Marino Sanudo, Liber secretorum fidelium crucis (XIVe siècle)
- Fides Armenorum (1341)
- Raymond-Joseph Loenertz, études sur Thaddée de Caffa
- Jean Richard, « Les Arméniens à Avignon au XIVe siècle », Revue des études arméniennes, 1992
- Tekeian, Marseille, la Provence et les Arméniens, 1929
Aux origines : les reines arméniennes de Jérusalem
- Dès le XIIe siècle, deux rois de Jérusalem épousent des princesses arméniennes, et leur descendante Mélisende devient l'une des souveraines les plus puissantes de l'Orient latin. Découvrir Les reines arméniennes de Jérusalem →
Ce que nous savons
- Présence arménienne attestée dès 1322
- Évêques, religieux, diplomates et nobles
- Participation aux débats théologiques
- Séjours de plusieurs années
- Enseignement de l'arménien rémunéré
- Relation durable sur tout le XIVe siècle
Ce que nous ignorons encore
- Le nombre exact d'Arméniens présents
- L'existence d'une communauté stable et permanente
- Les lieux de résidence précis
- Les interactions avec la population locale
- Le devenir de ces personnes après leur séjour
- Le lien avec le manuscrit de Carpentras
Une histoire à redécouvrir
« La présence arménienne à Avignon est attestée dès le début du XIVe siècle. Des évêques, religieux, diplomates, intellectuels et nobles du royaume arménien de Cilicie fréquentent la cour pontificale d'Avignon. Certains y séjournent plusieurs années et participent directement aux relations diplomatiques et aux débats théologiques entre l'Église arménienne et la papauté. »
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