✧ Les reines arméniennes de Jérusalem ✧
Cette page nous ramène à un épisode fascinant, et parfois méconnu, de l’histoire arménienne : au lendemain de la première croisade, deux des premiers rois de Jérusalem épousèrent des princesses arméniennes, et une troisième reine, Mélisende, leur fille, allait devenir l’une des femmes les plus puissantes de l’Orient latin.
Il ne s’agit donc pas d’une simple légende. Ces unions sont attestées par les travaux historiques, notamment ceux de l’historien français Claude Mutafian, spécialiste des relations entre l’Arménie et les États croisés. Elles témoignent du rôle politique majeur des Arméniens dans le Proche-Orient médiéval.
Trois femmes, une dynastie, deux mondes1. Le contexte : pourquoi les croisés avaient-ils besoin des Arméniens ?
Jérusalem, 1099 : un royaume latin en terre étrangère
En juillet 1099, les croisés s’emparent de Jérusalem. Ils fondent un royaume chrétien dans une région où ils sont des nouveaux venus, entourés de populations arabes, grecques, syriaques, arméniennes et d’autres communautés.
Mais ils ne sont pas arrivés dans un territoire inconnu de tous les chrétiens occidentaux : ils ont traversé des régions où les Arméniens étaient implantés depuis des siècles, notamment en Cappadoce, dans les montagnes du Taurus, en Cilicie et autour d’Édesse.
Un royaume à bâtir
Des alliés indispensables
Les Arméniens disposent alors de princes, de forteresses, de réseaux commerciaux et de communautés chrétiennes bien établies. Les croisés ont besoin de leur connaissance du terrain, de leurs alliances et de leur soutien militaire.
Les mariages entre nobles francs et princesses arméniennes deviennent donc des instruments diplomatiques. Les princesses apportent une dot, mais surtout des liens avec les élites locales et une légitimité auprès des populations chrétiennes orientales.
Une alliance stratégiqueÀ préciser
- Les Arméniens n’étaient pas tous de la même confession que les croisés latins. L’Église apostolique arménienne avait ses propres traditions, distinctes de celles de Rome.
- Certaines familles princières arméniennes, comme celle de Morphia, pratiquaient cependant le christianisme orthodoxe byzantin.
2. Arda d’Arménie : la première reine de Jérusalem
Arda, princesse de Marash
Première reine consort du royaume de Jérusalem, à partir de 1100.
Arda est la fille d’un prince arménien appelé Thoros ou Tatoul selon les sources, seigneur de Marash, une ville située dans l’actuelle Turquie.
Vers 1097-1098, elle épouse Baudouin de Boulogne, frère de Godefroy de Bouillon. Celui-ci cherche à consolider sa position dans le comté d’Édesse, un territoire où les Arméniens sont nombreux.
Dot annoncée : 60 000 besants d’or
De comtesse d’Édesse à reine de Jérusalem
En 1100, Godefroy de Bouillon meurt. Son frère Baudouin quitte Édesse pour prendre possession de Jérusalem et devient le premier roi de Jérusalem portant le nom de Baudouin.
Arda devient ainsi reine consort du royaume. Elle est toutefois éloignée de son époux : elle ne semble pas avoir assisté à son couronnement et ne rejoint le sud qu’après un voyage compliqué, alors que les routes et les ports restent dangereux.
1100 : première reine de Jérusalem
Une fin dramatique
Son histoire prend un tour dramatique. Baudouin finit par la répudier. Des chroniqueurs rapportent des accusations concernant sa conduite lors d’un voyage maritime, mais ces récits sont incertains.
L’historien Bernard Hamilton souligne que des motifs politiques sont également probables : le roi recherchait une nouvelle alliance et un héritier masculin.
Arda est contrainte de prendre le voile au couvent Sainte-Anne de Jérusalem. Elle aurait ensuite rejoint sa famille à Constantinople.
Une position fragile3. Morphia de Mélitène : la princesse arménienne qui donna naissance à une dynastie
Morphia, fille du prince Gabriel
Reine de Jérusalem de 1118 à 1126 ou 1127.
Morphia est la fille de Gabriel, prince arménien de Mélitène, aujourd’hui Malatya, dans l’est de la Turquie.
Vers 1100-1101, elle épouse Baudouin du Bourg, un autre grand seigneur croisé, devenu comte d’Édesse après Baudouin de Boulogne. Cette union renforce les relations entre le pouvoir franc d’Édesse et les élites arméniennes de la région.
Famille de tradition orthodoxe grecque
Une reine respectée par son époux
Lorsque Baudouin II devient roi de Jérusalem en 1118, Morphia ne le rejoint pas immédiatement : elle demeure quelque temps à Édesse avec leurs filles.
Selon la tradition rapportée par les chroniqueurs, Baudouin attend le retour de sa famille pour être couronné avec son épouse, le jour de Noël 1119.
Un couronnement partagé
Quatre filles au cœur de la politique des États croisés
Le couple a quatre filles :
• Mélisende, l’aînée, future reine de Jérusalem ;
• Alix, qui épousera Bohémond II, prince d’Antioche ;
• Hodierne, qui épousera Raymond II, comte de Tripoli ;
• Yvette, qui deviendra religieuse puis abbesse.
Ces mariages créent des liens entre plusieurs des grandes principautés chrétiennes du Levant.
Une descendance stratégique
Une femme capable d’agir dans les crises
La reine ne semble pas avoir gouverné quotidiennement le royaume aux côtés de son mari. Mais elle n’était pas pour autant dépourvue d’influence.
Lorsque Baudouin II est capturé par ses ennemis, Morphia contribue à organiser les démarches visant à obtenir sa libération. Ses relations dans les milieux arméniens ont probablement joué un rôle dans ces efforts.
Elle meurt vers 1126-1127, laissant derrière elle quatre filles, dont l’aînée va bientôt changer l’histoire du royaume.
Un héritage dynastique4. Mélisende de Jérusalem : la reine d’origine arménienne qui exerça réellement le pouvoir
Le personnage le plus remarquable de cette histoire
Mélisende naît au début du XIIe siècle, fille de Baudouin II et de Morphia. Par sa mère, elle est issue de la noblesse arménienne de Mélitène. Elle grandit dans un univers où se rencontrent les traditions franques, arméniennes, grecques et syriaques.
En 1131, à la mort de son père, elle hérite du trône de Jérusalem. Son père a organisé sa succession de manière à lui reconnaître une place essentielle dans le gouvernement du royaume.
1131 : héritière du trône
Un mariage politique avec un grand seigneur venu d’Occident
Pour consolider la succession, Mélisende épouse en 1129 Foulques V d’Anjou, comte d’Anjou, qui vient en Orient pour participer à la défense des États croisés.
Le mariage répond à une logique dynastique : le royaume a besoin d’un chef militaire et d’un héritier, mais Mélisende ne renonce pas à ses droits.
En 1131, elle est couronnée avec Foulques à Jérusalem. Le couple règne conjointement, mais leur relation politique est parfois conflictuelle.
Un pouvoir partagé mais défendu
Une autorité qui perdure
Mélisende réussit à conserver une autorité considérable. À la mort de Foulques, en 1143, elle exerce la régence pour leur fils Baudouin III.
Même lorsque celui-ci atteint l’âge adulte, elle continue de jouer un rôle important dans les affaires du royaume.
Des décennies d’influence
Une souveraine cultivée et une grande mécène
Mélisende ne fut pas seulement une reine de circonstance. Elle encouragea les arts, les manuscrits et les institutions religieuses.
Le célèbre Psautier de Mélisende, manuscrit richement décoré réalisé au XIIe siècle, témoigne de la sophistication artistique de la cour de Jérusalem. Il mêle des traditions artistiques occidentales et orientales, reflet de la société cosmopolite des États croisés.
L’historien Claude Mutafian la présente comme une figure brillante, cultivée et déterminée, qui conserva son autorité pendant plusieurs décennies.
Un mécénat exceptionnel5. Les princesses arméniennes dans les autres États croisés
Un réseau d’alliances matrimoniales
L’histoire ne s’arrête pas à Jérusalem. Les mariages entre les familles arméniennes et les dynasties franques se multiplient dans les territoires voisins :
• À Édesse, les alliances matrimoniales contribuent à la légitimité des nouveaux pouvoirs ;
• À Antioche, Alix, fille de Morphia, épouse Bohémond II ;
• À Tripoli, Hodierne épouse Raymond II ;
• En Cilicie arménienne, les princes Roubénides entretiennent des relations matrimoniales avec les grandes familles franques.
6. Pourquoi cette histoire est-elle importante pour l’histoire arménienne ?
Il est tentant de voir dans ces mariages une simple curiosité généalogique. Ce serait sous-estimer leur portée.
Les Arméniens ne furent pas seulement des témoins de la première croisade ou des auxiliaires des armées occidentales. Ils étaient des acteurs politiques du Proche-Orient, capables de négocier avec les Byzantins, les Francs et les autres puissances régionales.
Les princesses arméniennes contribuèrent à relier les nouvelles dynasties occidentales aux sociétés chrétiennes orientales. Leurs enfants héritèrent de ces relations, et certaines de leurs descendantes occupèrent des positions de premier plan dans les États croisés.
Il faut cependant éviter de présenter toutes ces femmes comme des souveraines arméniennes au sens strict : Arda et Morphia étaient des princesses d’origine arménienne devenues reines par mariage, tandis que Mélisende était une reine née dans la dynastie de Jérusalem, avec une ascendance maternelle arménienne.
Une rigueur historique nécessaireChronologie des trois figures majeures
Arda, Morphia et Mélisende : trois destins liés
| Date | Personnage | Événement |
|---|---|---|
| v. 1097-1098 | Arda d’Arménie | Mariage avec Baudouin de Boulogne, futur Baudouin Ier |
| 1100 | Arda d’Arménie | Devient reine de Jérusalem ; Baudouin Ier monte sur le trône |
| v. 1100-1101 | Morphia de Mélitène | Mariage avec Baudouin du Bourg, futur Baudouin II |
| 1118 | Morphia de Mélitène | Devient reine de Jérusalem |
| Noël 1119 | Morphia & Baudouin II | Couronnement conjoint à Jérusalem |
| v. 1126-1127 | Morphia de Mélitène | Décès de la reine |
| 1129 | Mélisende | Mariage avec Foulques V d’Anjou |
| 1131 | Mélisende | Hérite du trône de Jérusalem ; couronnement avec Foulques |
| 1143 | Mélisende | Régence pour son fils Baudouin III après la mort de Foulques |
| XIIe s. | Mélisende | Mécénat : Psautier de Mélisende, institutions religieuses |
Pour aller plus loin : la suite de l'histoire
- Deux siècles plus tard, quand la papauté s'installe à Avignon, les Arméniens du royaume de Cilicie y envoient à leur tour évêques, diplomates et intellectuels. De Jérusalem à Avignon, c'est la même histoire qui continue. Découvrir Les Arméniens à Avignon (1322-1380) →
Sources et références
- Claude Mutafian — « La reine Mélisende », ARAMAZD: Armenian Journal of Near Eastern Studies, 2025. Lire la notice
- Claude Mutafian — « Jérusalem et l’Arménie cilicienne », Revue des Études Arméniennes, 2020. Consulter la référence
- Bernard Hamilton — « Women in the Crusader States: The Queens of Jerusalem (1100–1190) ». Lire l’étude universitaire
Ce que nous savons
- Deux rois de Jérusalem ont épousé des princesses arméniennes
- Arda : première reine consort, à partir de 1100
- Morphia : reine de 1118 à 1126/1127, mère de Mélisende
- Mélisende : héritière du trône, régente, mécène
- Rôle politique majeur des Arméniens dans les États croisés
- Réseau d’alliances matrimoniales entre Francs et Arméniens
Ce que nous ignorons encore
- Le nom de naissance exact d’Arda
- Les motifs réels de sa répudiation
- Le détail du quotidien des princesses arméniennes
- L’ampleur exacte de la dot d’Arda effectivement versée
- Les relations personnelles entre les époux
- La place réelle de Morphia dans le gouvernement
Une histoire à redécouvrir
« Au lendemain de la première croisade, deux des premiers rois de Jérusalem épousèrent des princesses arméniennes, et une troisième reine, Mélisende, leur fille, allait devenir l’une des femmes les plus puissantes de l’Orient latin. »
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